Le dé­ve­lop­pe­ment d’un nouveau produit comporte toujours un risque financier con­si­dé­rable. Aux coûts effectifs de dé­ve­lop­pe­ment du produit s’ajoutent le fi­nan­ce­ment des matières premières et la pro­duc­tion, mais aussi les dépenses pour le placement sur le marché et les stra­té­gies pu­bli­ci­taires. Et même si le lancement est un succès, il reste encore à savoir si le produit pourra s’imposer du­ra­ble­ment et engendrer les ventes sou­hai­tées.

C’est pourquoi les en­tre­pre­neurs cherchent à réduire au mieux le risque qu’un produit ne se vende pas. Pour y parvenir, ils disposent de plusieurs méthodes d’analyse éco­no­mique. L’une d’entre elles est l’analyse conjointe qui interroge les clients sur leurs souhaits et leurs besoins avant le lancement du produit. Les résultats aident les en­tre­prises à concevoir un produit générant une demande aussi forte que possible.

Qu’est-ce qu’une analyse conjointe ?

L’analyse conjointe est connue sous le nom de « Conjoint Mea­su­re­ment » ou de « méthode conjointe ». Il s’agit d’une méthode d’étude de marché utilisée depuis les années 1970 pour dé­ter­mi­ner l’im­por­tance des dif­fé­rentes ca­rac­té­ris­tiques par­tielles d’un produit pour les clients po­ten­tiels.

L’analyse conjointe est une analyse mul­ti­va­riée. Elle ne se contente pas d’analyser une seule ca­rac­té­ris­tique (auquel cas il s’agirait d’une analyse univariée), mais elle intègre plusieurs variables sta­tis­tiques dans une éva­lua­tion plus globale. De cette façon, une en­tre­prise peut dé­ter­mi­ner quelle ensemble de pro­prié­tés (qualité, emballage, prix) permet d’envisager la plus forte demande sur le marché, et elle dé­ve­lop­pera son produit en con­sé­quence.

Cette méthode d’analyse est utilisée pour choisir le produit qu’un client choi­si­rait dans une situation d’achat réelle, c’est-à-dire en comparant di­rec­te­ment plusieurs produits se dis­tin­guant uni­que­ment par des aspects partiels. Les questions ini­tia­le­ment posées sont donc : parmi des produits si­mi­laires, quel produit le client achè­te­rait-il ? Quelle propriété du produit impacte le plus fortement sa décision d’achat ?

L’enquête client montre la voie à suivre

L’enquête client constitue la base de l’analyse conjointe et elle est effectuée dans un cadre bien précis. En effet, il ne s’agit pas d’une enquête ouverte dans laquelle les par­ti­ci­pants ex­pri­me­raient sim­ple­ment leur avis sur un produit. Dif­fé­rentes al­ter­na­tives d’un même produit leur sont proposées, et les clients doivent indiquer quel produit ils choi­si­raient en cas d’achat.

Cette méthode a une plus grande valeur in­for­ma­tive qu’une enquête directe auprès du client qui con­cer­ne­rait un simple produit donné. En effet, même si le client donne une bonne note au produit et se montre satisfait par dif­fé­rentes ca­rac­té­ris­tiques, cela ne signifie pas pour autant qu’il opterait pour ce produit s’il le comparait avec des produits de la con­cur­rence. Dans une situation d’achat réelle, le client évalue toujours un produit comme étant la somme d’un ensemble de pro­prié­tés par­tielles, tout en prenant en con­si­dé­ra­tion les produits de la con­cur­rence. Le rapport qualité-prix joue également un rôle essentiel.

L’analyse conjointe définit ces con­di­tions dans l’enquête client et fournit à l’en­tre­prise des in­for­ma­tions capitales pour le dé­ve­lop­pe­ment du produit et le calcul du prix.

Dé­rou­le­ment d’une analyse conjointe classique

Une analyse conjointe a un coût. Elle doit être préparée cor­rec­te­ment et il est né­ces­saire de réfléchir pré­ci­sé­ment à la sélection des ca­rac­té­ris­tiques du produit et à leurs variantes pour que l’enquête client apporte des données réel­le­ment per­ti­nentes.

Les étapes suivantes doivent être suivies une à une :

  1. Sélection de produits : l’analyse conjointe est uni­que­ment utilisée pour des produits ou des ca­rac­té­ris­tiques déjà connus des con­som­ma­teurs. Dans le cas d’une in­no­va­tion, les par­ti­ci­pants ne dis­po­se­ront pas de l’ex­pé­rience pratique né­ces­saire pour pouvoir évaluer les dif­fé­rentes ca­rac­té­ris­tiques de façon réaliste et les comparer les unes aux autres. Cette méthode d’analyse déploie toute son ef­fi­ca­cité pour les produits utilisés dans la vie quo­ti­dienne.
  2. Ca­rac­té­ris­tiques du produit : cette étape vise à définir les ca­rac­té­ris­tiques du produit qui seront men­tion­nées pour que les par­ti­ci­pants puissent prendre une décision aussi fondée que possible. Il est essentiel de ne pas citer un trop grand nombre de ca­rac­té­ris­tiques ou des ca­rac­té­ris­tiques trop dif­fé­rentes pour les dif­fé­rents types de produit. Dans un tel cas, on risque de voir les personnes in­ter­ro­gées choisir au hasard, et les in­for­ma­tions récoltées ne seront pas ex­ploi­tables. Dans tous les cas, le prix doit ap­pa­raître puisqu’il constitue un critère décisif dans la décision d’achat du con­som­ma­teur.
  3. Variantes de ca­rac­té­ris­tiques : de même, les variantes de ca­rac­té­ris­tiques ne doivent pas être trop nom­breuses, au risque de mettre les par­ti­ci­pants dans l’embarras s’ils devront comparer les dif­fé­rents produits. Il est pré­fé­rable de se limiter à trois in­for­ma­tions et de faire en sorte qu’elles ne soient pas trop dif­fé­rentes. Dans ce cadre, il convient de tenir compte des con­di­tions de vie et des pré­fé­rences (attendues) du groupe cible.
  4. Ques­tion­naire : une fois que les ca­rac­té­ris­tiques du produit à évaluer et leurs variantes ont été sé­lec­tion­nées, il est possible de réaliser un ques­tion­naire pré­sen­tant les choix possibles sous la forme de dif­fé­rentes versions du produit (stimuli). L’in­té­gra­tion d’il­lus­tra­tions ou de textes des­crip­tifs dépend du produit et du budget prévu. À cette étape, il convient également de dé­ter­mi­ner si l’enquête client doit être réalisée de façon classique à l’aide d’un ques­tion­naire papier, sur un PC ou en ligne.
  5. Sélection des personnes cibles : définir le groupe cible est l’une des premières étapes d’un nouveau dé­ve­lop­pe­ment de produit. Un nombre re­pré­sen­ta­tif de par­ti­ci­pants est sé­lec­tionné dans ce groupe cible avant d’être invités à par­ti­ci­per à l’enquête. Les personnes in­ter­ro­gées at­tri­buent une note (par exemple sous la forme de points) aux produits qu’ils seraient le plus sus­cep­tibles de choisir dans la sélection. Elles notent également les produits qu’elles ne choi­si­raient pas.
  6. Calcul des valeurs : pour analyser l’enquête, on utilise les méthodes sta­tis­tiques de l’analyse mul­ti­va­riée pour évaluer les décisions des par­ti­ci­pants. Cette analyse peut être effectuée grâce à des formules sta­tis­tiques ap­pro­priées ou à un logiciel de sta­tis­tique spé­ci­fique.
  7. Éva­lua­tion : à partir des valeurs calculées, il est possible de déduire les ca­rac­té­ris­tiques du produit, com­prendre quelles variantes sont es­sen­tielles pour les par­ti­ci­pants, si le prix est adapté et de mesurer l’impact qu’auraient des mo­di­fi­ca­tions du prix sur la demande.
  8. Mesures marketing : les in­for­ma­tions obtenues avec l’analyse per­met­tent de planifier la suite des évé­ne­ments. On décide dans un premier temps des attributs qui seront intégrés au produit fabriqué, ainsi que la meilleure façon de le com­mer­cia­li­ser pour toucher le groupe cible.

Ce processus décrit une analyse conjointe classique. D’autres formes per­met­tant des résultats plus parlants pour des questions spé­ci­fiques et venant corriger les in­con­vé­nients de la méthode classique ont été créées à partir de cette base. Ces in­con­vé­nients résident prin­ci­pa­le­ment dans le nombre limité de variantes proposées, et dans une pers­pec­tive d’achat assez res­treinte qui ne cor­res­pond pas à la réalité.

Note

En principe, une analyse conjointe peut également être effectuée pour des pres­ta­tions de service. Il doit toutefois s’agir de pres­ta­tions stan­dar­di­sées qui ne sont pas réalisées sur mesure pour le client.

Formes d’analyses con­jointes po­pu­laires

Parmi les nom­breuses formes ayant été dé­ve­lop­pées au fil du temps, deux sont devenues des méthodes standard de l’analyse mul­ti­va­riée :

L’analyse conjointe adaptive (ACA) est une méthode assistée par or­di­na­teur dans laquelle d’autres questions plus spé­ci­fiques sont posées aux par­ti­ci­pants sur la base de leur choix. Selon la réponse à la première question, celle-ci sera suivie d’une question d’ap­pro­fon­dis­se­ment ou d’une nouvelle page de sélection. Le ques­tion­naire est donc créé sur mesure pour chaque par­ti­ci­pant pendant l’enquête. Dans ce cadre, les produits dis­po­nibles dans la sélection ne pré­sen­tent jamais toutes les ca­rac­té­ris­tiques possibles. Il s’agit plutôt d’opposer aux ca­rac­té­ris­tiques choisies pré­cé­dem­ment de nouvelles ca­rac­té­ris­tiques à l’étape suivante. L’or­di­na­teur en­re­gistre ainsi les pré­fé­rences de la personne in­ter­ro­gée et peut, grâce à des questions sup­plé­men­taires adaptées, mettre en évidence des in­for­ma­tions per­ti­nentes et utiles pour le marketing.

L’analyse conjointe basée sur la sélection (ou : choice based - CBC) tient compte des con­clu­sions de la théorie sur la décision et le com­por­te­ment éco­no­mique en re­pré­sen­tant les produits avec toutes leurs pro­prié­tés. À chaque étape de l’enquête, le par­ti­ci­pant peut uni­que­ment choisir un produit avec l’ensemble de ses ca­rac­té­ris­tiques. Con­trai­re­ment à l’analyse conjointe classique, le par­ti­ci­pant ne peut pas procéder à une notation. La CBC est ainsi la meilleure approche pour re­pro­duire une situation d’achat réelle, ce qui explique pourquoi elle re­pré­sente ac­tuel­le­ment la méthode d’analyse la plus utilisée.

Autres formes d’analyses con­jointes :

  • la Limit Conjoint Analyse (LCA)
  • la Limit Conjoint Analyse hié­rar­chique et per­son­na­li­sée (HILCA)
  • la Multi Rule Conjoint Analyse (MRC)
  • l’analyse conjointe par choix avec es­ti­ma­tion hié­rar­chique bayé­sienne (CBCHB)

Exemple d’analyse conjointe

Afin d’ex­pli­ci­ter une fois encore cette méthode, nous allons fi­na­le­ment illustrer l’analyse conjointe à l’aide d’un exemple :

Une en­tre­prise souhaite lancer un nouveau jus de fruit sur le marché et savoir quelle serait la con­cep­tion la plus pro­met­teuse. Pour ce faire, elle effectue une analyse conjointe auprès du groupe cible, des citadins âgés de 25 à 40 ans avec un revenu moyen régulier. L’en­tre­prise entend ainsi dé­ter­mi­ner quels attributs sont es­sen­tiels pour le client potentiel et quel prix il serait disposé à payer.

La res­pon­sable produit définit trois ca­rac­té­ris­tiques qu’elle souhaite soumettre à une analyse : la teneur en fruit, l’emballage et le prix. Pour ces trois ca­rac­té­ris­tiques, elle imagine à présent trois variantes, ce qui nous donne le tableau suivant :

Teneur en fruit Emballage Prix pour 500 ml
35 % Bouteille en verre (consignée) 2,99 €
55 % Bouteille en plastique (consignée) 3,49 €
100 % Carton re­cy­clable 3,99 €

Parmi toutes les com­bi­nai­sons possibles, elle se décide à nouveau pour trois produits qu’elle présente aux par­ti­ci­pants à l’enquête.

  • Profil 1 : bouteille en verre (consignée), 55 % de teneur en fruit, 3,49 €
  • Profil 2 : bouteille en plastique (consignée), 100 % de teneur en fruit, 3,99 €
  • Profil 3 : carton (re­cy­clable), 35 % de teneur en fruit, 2,99 €

Les par­ti­ci­pants doivent à présent classer les trois profils de produits par ordre de pré­fé­rence. Ceci permet de re­pro­duire au mieux la situation réelle du marché puisqu’un client évalue également chaque produit selon l’ensemble de ses ca­rac­té­ris­tiques au moment de l’achat.

Après l’enquête client, les données sont analysées et con­ver­ties en valeurs d’utilité à l'aide de méthodes sta­tis­tiques. Ces valeurs reflètent l’im­por­tance de chaque variante de ca­rac­té­ris­tique concernée par l’enquête – la valeur d’utilité partielle – pour la décision d’achat du con­som­ma­teur.

L’analyse conjointe pour les variantes de jus de fruit donne les valeurs d’utilité par­tielles suivantes :

Emballage Bouteille en verre Bouteille en plastique Carton
Valeur utile partielle 1,8 1 1,5
Teneur en fruit 35 % 55% 100 %
Valeur utile partielle 1 1,8 2,6
Prix 2,99 € 3,49 € 3,99 €
Valeur utile partielle 2,8 2,3 1

La res­pon­sable produit peut à présent calculer la valeur d’utilité globale pour chacun des profils de produit présentés en ad­di­tion­nant les valeurs d’utilité par­tielles des dif­fé­rentes variantes de produit.

Profil 1 : 1,8 + 1,8 + 2,3 = 5,9

Profil 2 : 1 + 2,6 + 1 = 4,6

Profil 3 : 1,5 + 1 + 2,8 = 5,3

Elle obtient ainsi une grandeur com­pa­rable per­met­tant de constater quel profil de produit promet le plus grand succès sur le marché. Elle peut par ailleurs calculer fa­ci­le­ment l’impact qu’aurait une mo­di­fi­ca­tion de l’une des variantes sur la valeur d’utilité pour les con­som­ma­teurs. Les con­clu­sions ainsi obtenues per­met­tent de concevoir le produit de sorte qu’il promette le plus grand succès possible auprès du groupe cible.

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